“Civilizations pass. Structures remain. A structural reading of worlds, systems and cycles.”
Ce samedi 26 septembre 2026, le pape Léon XIV célèbre à Paris une messe en plein air depuis la place de la Concorde, face aux Champs-Élysées. Pouvait-on choisir, à Paris, un lieu plus chargé de sens ? La Concorde est aujourd’hui associée à l’obélisque de Louxor, aux fontaines, aux perspectives des Tuileries et des Champs-Élysées. Son nom même semble paisible. Pourtant, elle est l’un des lieux où s’est matériellement accompli le grand basculement symbolique de la France moderne.
Avant d’être la place de la Concorde, elle fut la place Louis-XV. Puis elle devint la place de la Révolution. C’est ici que la statue du roi fut renversée en août 1792. C’est ici que fut installée la guillotine. C’est ici que furent exécutés Louis XVI, Marie-Antoinette, Charlotte Corday, Olympe de Gouges, Danton, Desmoulins, Lavoisier (« La république n’a pas besoin de savants ! ») puis Robespierre. Plus d’un millier de personnes furent guillotinées sur cette place durant la Révolution. En 1795 seulement, le Directoire lui donna son nom actuel : Concorde.
Une place royale devenue place révolutionnaire
La transformation fut d’abord extrêmement concrète. La place avait été conçue autour d’une statue équestre de Louis XV. Le souverain occupait son centre comme le monarque occupait symboliquement le centre du royaume. Le 10 août 1792 entraîna l’effondrement de cet ordre politique ; dès le lendemain, la statue fut vouée à la fonte. Le socle demeura quelque temps vide. Une statue de la Liberté vint ensuite occuper le lieu. Ce n’était donc pas seulement un changement de régime. Les signes inscrits dans la ville furent remplacés.
C’est justement ce que la géographie symbolique permet d’observer : un événement politique disparaît des mémoires, mais ses monuments, ses axes et ses orientations peuvent continuer à organiser l’espace durant plusieurs siècles. Dans mes Enquêtes de Géographie secrète, j’avais étudié cet axe parisien comme un Grand Decumanus. Le decumanus antique est d’abord un axe orienté : dans le rite de fondation, le lever du Soleil fournit une direction première, à partir de laquelle l’espace est ordonné. De Vincennes aux Tuileries, de la Bastille à la Concorde puis à l’Étoile et à La Défense, Paris s’est progressivement construit sur une immense ligne est-ouest.
Un autel exactement pris dans l’axe
Le dispositif de la messe du 26 septembre rend cet axe presque tangible. Le diocèse de Paris l’a décrit avant la célébration comme « un unique axe de 3 kilomètres », les fidèles étant répartis face à l’autel depuis la place de la Concorde, puis le long des Champs-Élysées jusqu’à l’Étoile et à la Grande-Armée. La mise en scène réelle, telle qu’elle apparaît dans les vues de la célébration, est encore plus intéressante. L’autel est installé au pied de l’obélisque, du côté des Champs-Élysées. Les fidèles massés sur les Champs-Élysées regardent donc vers l’est, vers l’autel et l’obélisque. Derrière celui-ci se superposent, dans une perspective fortement écrasée par les longues focales des caméras, le jardin des Tuileries, l’arc de triomphe du Carrousel et enfin le Louvre. La pyramide de Pei disparaît presque entièrement dans cet empilement monumental. Ainsi, pour quelques heures, l’immense axe occidental de Paris semble visuellement retourné vers son origine orientale : non plus vers l’Étoile et La Défense, mais vers les Tuileries et le vieux cœur royal de la capitale.



De l’Est vers l’Ouest
Or quelque chose de remarquable se produit sur cette ligne. L’Est n’est pas une direction quelconque dans la tradition chrétienne. C’est l’Orient, le côté du Soleil levant. Les premiers chrétiens prient volontiers tournés vers lui. Le Christ lui-même est associé au Soleil levant, à la lumière qui revient et à la résurrection. Le mot « orientation » conserve d’ailleurs littéralement le souvenir de cet Orient.
L’Ouest est son contraire : le couchant, la descente du Soleil vers la terre et l’obscurité. Il serait excessif de prétendre que tous les architectes parisiens ont obéi consciemment à un programme secret. Mais, sur l’axe qui traverse Paris, la répétition mérite au moins d’être regardée.


Il ne s’agit pas d’affirmer l’existence d’un programme concerté reliant toutes ces œuvres. Les dates, les auteurs et les contextes sont différents. Mais, sur le même grand axe parisien, la répétition est remarquable : les figures royales associées à l’ancien ordre regardent vers l’Est, tandis que plusieurs monuments majeurs issus de la mémoire révolutionnaire ou républicaine se tournent vers l’Ouest. La géographie monumentale fixe ainsi dans l’espace un changement de référence : de l’Orient symbolique vers l’Occident de la ville moderne.
Les souverains vers l’Est, le Triomphe de la République et le Génie de la Liberté vers l’Ouest.
La Concorde fournit un autre jalon de cette transformation. Dans mon relevé de l’axe, la statue de Louis XV appartenait encore à la logique orientale de la place royale. Après sa destruction, le centre fut successivement occupé par la Liberté révolutionnaire puis, à partir de 1836, par l’obélisque de Louxor. Il ne faut probablement pas chercher ici un complot d’architectes. La ville fonctionne plutôt comme un palimpseste : chaque époque efface certains signes, en conserve d’autres et ajoute les siens. Mais le résultat est visible sur le terrain.
Du ciel vers la cité des hommes
C’est là que l’opposition Est-Ouest devient intéressante. Elle peut être lue comme le passage d’un monde où le pouvoir se légitimait par référence à un ordre supérieur — Dieu, le roi sacré, les saints, une cosmologie — vers un monde où la légitimité est désormais recherchée dans l’homme, la nation, la raison, la liberté et l’organisation de la société terrestre. On pourrait résumer ce changement par une formule :
du spirituel vers le temporel ;
du ciel vers la terre ;
de l’Orient vers l’Occident.
Il ne s’agit pas de dire que tout ce qui précède 1789 serait spirituel et tout ce qui suit matérialiste. L’histoire réelle est évidemment plus complexe. La Révolution elle-même ne fut d’ailleurs pas immédiatement antireligieuse. Des cérémonies religieuses accompagnèrent ses débuts. Mais en 1793 survient une phase très différente : fermeture d’églises, destructions de statues et d’objets religieux, persécutions ou déportations de prêtres, calendrier révolutionnaire, cultes nouveaux. Notre-Dame elle-même fut transformée en temple de la Raison le 10 novembre 1793. Le monde ancien n’était pas simplement supprimé : il fallait parfois réoccuper ses lieux et changer leur sens. C’est précisément ce qui rend la géographie de Paris si passionnante.
La Concorde : une blessure appelée à changer de nom
La place de la Révolution est devenue place de la Concorde dès 1795. Le mot est magnifique. Mais un nom ne suffit pas toujours à effacer ce qui s’est produit dans un lieu. C’est ici que Louis XVI fut décapité le 21 janvier 1793. C’est ici que Marie-Antoinette fut exécutée le 16 octobre. La guillotine y fonctionna presque continuellement du printemps 1793 au début de juin 1794, avant d’y revenir pour l’exécution de Robespierre.
Les révolutions suivantes ajoutèrent d’autres couches à cette géographie. La colonne de Juillet célèbre les morts de 1830. Les journées de 1848 laissèrent à leur tour leurs morts et leurs fractures. En 1871, l’incendie des Tuileries fit disparaître le palais qui fermait depuis trois siècles la perspective occidentale du Louvre. La ville monumentale que nous voyons aujourd’hui s’est donc construite sur une succession de destructions, reconstructions et substitutions symboliques.
Des auteurs ont à leur manière tenté de lire, notamment dans l’ensemble Louvre–Concorde–Étoile–Défense, une accumulation de références solaires, égyptiennes et initiatiques. Cette lecture appartient au domaine de l’interprétation symbolique, et non à celui d’une démonstration historique de programme concerté ; elle attire néanmoins l’attention sur une évidence : Paris a continuellement utilisé ses monuments pour donner une forme visible aux idées de chaque époque.
Et 1905 ?
Le processus de sécularisation ne s’arrête évidemment pas à la Révolution. Le XIXe siècle voit se succéder monarchies, empires et républiques, crises religieuses et politiques. Il aboutit en 1905 à la séparation des Églises et de l’État. Mais il serait historiquement incorrect de placer la loi de 1905 sur le même plan que les violences de la Terreur. Son contexte fut fortement anticlérical et les années précédentes avaient vu la fermeture d’écoles catholiques, l’expulsion de congrégations et une rupture avec le Vatican. Pourtant, la loi finalement élaborée par Aristide Briand affirme simultanément la liberté de conscience et le libre exercice des cultes, tout en mettant fin au financement et à la reconnaissance officielle des cultes par l’État.
Le basculement qui nous intéresse est donc plus profond qu’une simple opposition entre Église et République. C’est celui d’une société dont les monuments, les institutions et l’espace public cessent progressivement de renvoyer d’abord à une transcendance religieuse pour renvoyer à ses propres principes humains et politiques. C’est en ce sens que l’on peut parler d’un passage du spiritualisme au matérialisme — non comme d’une date précise, mais comme d’un lent déplacement du centre de gravité.
Une messe là où se dressait la guillotine
Et voici qu’en ce 26 septembre 2026, sur cette même place, un pape célèbre de nouveau publiquement l’Eucharistie. Il ne faut pas lui prêter des intentions que ni le Vatican ni le diocèse de Paris n’ont exprimées. Officiellement, ce n’est pas une « messe de réparation », mais la grande messe parisienne du voyage apostolique de Léon XIV. Les organisateurs expliquent notamment le choix de la Concorde et des Champs-Élysées par leur capacité d’accueil et leur dimension symbolique nationale.
Pourtant, il est difficile de ne pas être frappé par la force de l’image. Là où se dressa la guillotine se dresse aujourd’hui un autel. Là où Louis XVI, Marie-Antoinette et plus d’un millier d’autres furent exécutés, plusieurs centaines de milliers de personnes se réunissent pour une célébration dont le centre est non pas la mort infligée, mais, pour les chrétiens, la mort transformée en résurrection. La géographie est la même. Le geste est inverse.
C’est pourquoi certains catholiques parlent déjà d’acte de réparation. Une telle réparation n’aurait pas pour sens de condamner en bloc la Révolution française, la République ou la modernité. Elle peut avoir un sens beaucoup plus profond : reconnaître que l’histoire française a aussi connu la haine, les persécutions, les exécutions, les profanations et les guerres civiles — et demander que la mémoire de ces violences puisse enfin être traversée autrement. Un article publié avant la visite papale a précisément proposé cette lecture de la célébration de la Concorde comme un possible acte de réparation au lieu même de l’exécution de Louis XVI.
Le mot choisi en 1795 prend alors toute sa force. Concorde. Non pas effacement du passé. Non pas revanche d’un camp sur un autre. Mais tentative de réunir ce que l’histoire avait séparé.
Retourner l’axe ?
Depuis plusieurs années, mes recherches sur le Grand Decumanus de Paris m’avaient conduit à constater combien l’axe Vincennes–Bastille–Louvre–Concorde–Étoile–Défense avait servi de support aux différentes représentations du pouvoir. Rois et saints, Liberté et République, obélisque, arcs de triomphe et Grande Arche s’y succèdent.
Chaque époque semble reprendre la même ligne et y inscrire sa propre réponse à la même question : vers quoi la cité doit-elle regarder ? Vers l’Orient, où se lève la lumière ? Vers l’Occident, où s’étend la ville moderne ? Vers le ciel ? Vers l’homme ?
Peut-être la messe de ce 26 septembre ne « retourne »-t-elle pas matériellement les monuments. Mais elle introduit quelque chose de nouveau dans ce paysage. Au cœur même de l’axe monumental de la modernité parisienne, la célébration introduit non seulement une verticale, mais aussi un retournement du regard : depuis les Champs-Élysées, des centaines de milliers de personnes se tournent vers l’obélisque, les Tuileries et le Louvre, c’est-à-dire vers l’est et vers le cœur ancien de Paris.
Encadré – Un étrange écho du calendrier
Le 26 septembre possède lui-même une résonance singulière dans l’histoire révolutionnaire. Le 26 septembre 1791, Louis XVI et la famille royale assistent à un Te Deum à Notre-Dame de Paris, quelques jours après l’acceptation de la Constitution. À cette date, monarchie, religion et nouvel ordre constitutionnel semblent encore pouvoir coexister. Un an plus tard presque jour pour jour, la royauté a été abolie, la République proclamée et déclarée « une et indivisible ». Deux siècles plus tard, un 26 septembre, une grande célébration pontificale revient au cœur de l’axe monumental parisien.