“Civilizations pass. Structures remain. A structural reading of worlds, systems and cycles.”
Une agréable surprise a accompagné la publication des Mystères de la Haute Picardie : une partie des premiers échos est venue de Belgique. La revue Kadath a présenté le livre dans ses Chroniques de septembre 2026. Le relais a suscité quelques commandes et un échange avec un lecteur autour de ce territoire et de ses traditions.
Une frontière politique, pas une frontière des récits. Au fond, cela ne devrait pas surprendre. Les Mystères de la Haute Picardie parcourent Laon, la vallée de l’Oise, Saint-Gobain, Corbény, le Vermandois, les sources de la Somme et de l’Escaut et les bocages de Thiérache. Kadath a souligné justement que ce paysage légendaire pouvait intéresser non seulement les Picards, mais également leurs voisins de Wallonie picarde. Voilà une remarque qui touche directement à la méthode du livre. Nos frontières contemporaines sont nettes sur une carte. Les anciennes cultures le sont beaucoup moins.
Les histoires circulaient avec les pèlerins, les soldats, les artisans, les marchands, les familles et les travailleurs saisonniers. Les rivières traversaient les territoires sans passeport. Les forêts se poursuivaient d’une seigneurie à l’autre. Les mêmes saints guérisseurs, géants, fées, animaux fantastiques ou récits de pierres merveilleuses pouvaient réapparaître à plusieurs dizaines ou centaines de kilomètres de distance. Un récit changeait de nom. Un personnage se transformait. Mais sa structure continuait parfois son chemin.

Entre Somme et Escaut. Le cas de la Haute Picardie est particulièrement parlant. On y trouve les sources de deux fleuves qui partent presque du même territoire mais prennent ensuite des directions radicalement différentes. La Somme gagne la Manche. L’Escaut part vers le nord, traverse la Belgique et rejoint la mer du Nord. Rien qu’à travers l’eau, ce territoire regarde donc simultanément vers la Picardie maritime et vers les anciens Pays-Bas. Les légendes suivent parfois des logiques comparables.
Géants, processions, saints guérisseurs, figures animales et traditions de sources appartiennent à un espace culturel beaucoup plus vaste que les limites actuelles des départements français. C’est justement ce que permet de retrouver la mythogéographie : non pas abolir les différences régionales, mais observer comment les mêmes formes circulent et se transforment d’un territoire à l’autre.

Une vieille relation avec Kadath. Cette réception belge possède pour moi une autre dimension. Je ne découvre pas Kadath en 2026. Au fil des années, j’y avais publié des articles sur des sujets très différents : les momies d’Ürümchi, les grandes figures dessinées dans les collines britanniques, l’archéologie acoustique ou encore Göbekli Tepe. La revue le rappelle d’ailleurs dans sa présentation du livre. Autrement dit, le chemin fonctionne maintenant dans l’autre sens.
Il y a quelques décennies, j’envoyais à la revue des recherches portant parfois sur l’Asie centrale, l’Angleterre ou l’Anatolie. Aujourd’hui, c’est un livre consacré à Laon, Corbény, Saint-Gobain, Chauny, au Vermandois et à la Thiérache qui revient vers ses lecteurs. C’est une jolie boucle.

Du local vers l’universel. Kadath a également bien saisi ce que je cherchais à faire en présentant le livre comme davantage qu’un simple recueil de folklore régional. Gargantua et ses rochers, les bœufs de Laon, saint Marcoul et les rois guérisseurs, les eaux miraculeuses, les hommes-chevaux du Vermandois ou les créatures de Thiérache ne sont pas uniquement des curiosités locales. Ils permettent de poser des questions plus générales sur la manière dont les hommes ont organisé symboliquement leurs paysages.
Pourquoi certains reliefs attirent-ils les géants ? Pourquoi les sources attirent-elles les saints ? Pourquoi certaines frontières deviennent-elles le domaine des fées ? Pourquoi un chemin, une forêt ou une pierre continuent-ils à porter un récit longtemps après que sa signification première a disparu ? Le local devient alors une porte d’entrée vers quelque chose de beaucoup plus vaste.
Les lecteurs ne sont pas toujours là où on les attend. C’est l’enseignement le plus intéressant de cette aventure. Lorsqu’on publie un ouvrage régional, on imagine naturellement que ses lecteurs se trouveront d’abord à proximité immédiate des lieux concernés. Ce n’est pas toujours vrai.
Quelqu’un vivant de l’autre côté d’une frontière peut reconnaître dans ces histoires quelque chose de familier. Un paysage voisin. Une tradition comparable. Une manière commune de raconter les géants, les saints, les eaux ou les forêts. Les frontières politiques séparent les administrations. Elles séparent beaucoup moins bien les imaginaires.
Et voir Les Mystères de la Haute Picardie trouver quelques lecteurs de l’autre côté de la frontière est finalement une très belle confirmation de cette idée : un territoire légendaire est presque toujours plus vaste que la carte qui prétend le contenir.