“Civilizations pass. Structures remain. A structural reading of worlds, systems and cycles.”
Les échanges sur Facebook rappellent, oh combien, lorsqu’on travaille sur les traditions, les légendes et les paysages, qu’on est un acteur dans un réseau de lecteurs, d’auteurs, de collecteurs, de chercheurs. Il est important de s’y situer.
Certains ont profondément marqué ma manière de regarder l’Alsace. Guy Trendel en fait partie. Je l’ai connu personnellement : il avait participé à une semaine en Alsace que j’avais organisée pour le CEM. À ses côtés, tout un ensemble de rencontres a progressivement constitué pour moi une sorte de paysage humain de l’Alsace légendaire. Il y a Christophe Carmona, dont les illustrations ont donné une présence visuelle remarquable à tant de récits.
Il y a Gérard Leser, notamment pour le pays de Munster, que j’écoutais déjà lorsque j’étais jeune, au camping de Mittlach, à partir de 1977. Il y a Gabriel Gravier, Adolphe Landspurg, géobiologue dont j’ai suivi plusieurs stages et avec lequel les échanges ont dépassé le simple cadre des livres, Georges Ratkoff, souvent rencontré lors de ses expositions, et bien d’autres.
Je pense aussi à Jean Meyer, avec qui j’avais eu la chance d’échanger il y a environ vingt-cinq ans, alors qu’il avait déjà dépassé les cent ans. Il travaillait notamment sur d’étranges représentations figurant sur certains vitraux, où il voyait une manière de représenter l’entrée et l’ancrage de l’esprit dans le corps physique.
Et derrière tous ceux-là demeure naturellement une référence beaucoup plus ancienne : Auguste Stoeber, dont le travail de collecte constitue l’un des grands réservoirs de la tradition légendaire alsacienne.
Une tradition n’est pas un catalogue fermé. Reconnaître ces références est indispensable. Mais une région ne se résume jamais aux auteurs qui l’ont déjà décrite. Le risque, lorsque quelques noms deviennent incontournables, serait de finir par croire que tout a déjà été vu, tout a déjà été raconté et que le travail contemporain consiste seulement à reprendre ou réorganiser ce qui existe. Ce n’est pas ainsi que j’ai conçu Mystères de la Vieille Alsace. Les grandes références constituent le point de départ. Elles ne sont pas le point d’arrivée.
Revenir aux lieux. Mon travail s’est surtout concentré sur des sites importants qui avaient parfois reçu beaucoup moins d’attention. Des lieux secondaires en apparence. Des traditions conservées dans des sources anciennes. Des détails topographiques. Des correspondances entre une légende, une source, une chapelle, une roche, une montagne ou un ancien itinéraire. C’est souvent là que commence la recherche la plus intéressante. Car un récit isolé ne signifie parfois presque rien. Mais replacé dans son paysage, confronté aux traditions voisines et rapproché de documents plus anciens, il peut soudain devenir une pièce d’un ensemble beaucoup plus vaste. C’est cette méthode qui m’intéresse depuis longtemps : ne pas seulement recueillir les légendes, mais chercher à comprendre pourquoi elles se trouvent précisément là.
De la collecte à la structure. Une légende de fée, de géant ou de saint n’est jamais seulement une belle histoire. Elle peut indiquer une ancienne frontière. Un passage. Une source remarquable. Une montagne dominante. Un ancien lieu de rassemblement. Une orientation oubliée du territoire. Bien sûr, toutes les correspondances ne constituent pas des preuves. Certaines restent des hypothèses et doivent être présentées comme telles. Mais lorsqu’un même type de récit revient sur des lieux présentant des caractéristiques comparables, une autre lecture devient possible. Le folklore cesse alors d’être une collection d’histoires indépendantes. Il commence à former une géographie.
Hériter ne signifie pas répéter. C’est probablement ainsi que je situerais Mystères de la Vieille Alsace. Son intérêt serait faible s’il se contentait de répéter. Après plusieurs décennies à parcourir ces paysages, rencontrer certains de leurs meilleurs connaisseurs, lire les textes anciens et comparer les traditions entre elles, j’ai surtout voulu retourner vers les lieux et poser de nouvelles questions. Les références sont indispensables. Mais elles ne ferment jamais un territoire. Elles nous apprennent au contraire où commencer à chercher. Et l’Alsace, heureusement, conserve encore beaucoup de choses à chercher.
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