“Civilizations pass. Structures remain. A structural reading of worlds, systems and cycles.”
Egalement débattu au Café philo de Crépy-en-Valois le 13 mai 2023
(Jean-Marc Bélot, prospectiviste et mythologue)

Les médias se passionnent pour l’intelligence artificielle ChatGPT lancée par Elon Musk. La Hubot Sophia, de Hanson Robotics, vous tient la conversation, parmi d’autres aptitudes. L’une d’elles pourrait animer un café-philo prochainement. C’est une question centrale aujourd’hui parmi les philosophes, dont les différents aspects vont vous être soumis pour discussion. Il avait été demandé une suite au Café Philo « Technologie ou société » du 8 décembre 2018, sur les technologies connectées, qui avait suscité beaucoup de débats. En voici l’occasion.
Introduction
Première partie: un air de déjà vu. Les médias se déchaînent actuellement sur l’intelligence artificielle, doit-on la craindre, va-t-elle nous remplacer ? Cela a un petit air de déjà vu.
Deuxième partie: une IA agréable ou des personnes désagréables. Le philosophe Étienne Klein soulève cette option qui donne à réfléchir : « peut-être préférerons-nous nous entourer de robots sympathiques et prévenants plutôt que de personnes désagréables ».
Troisième partie de l’intro: qu’est réellement l’IA ? Ce n’est pas nouveau, on y travaille depuis 50 ans. Quand je suis entré en sixième, en septembre 1970, c’était la première année des 6èmes modernes. On y apprenait les mathématiques modernes.
Voilà, je donne la parole à l’un ou l’une de vous qui voudra bien se lancer dans le débat.
Ce qui donne à penser que l’IA ne progresse pas aussi vite que l’on croit
Bizarre, ce sont ceux qui auraient le plus à gagner qui demandent à ralentir : Elon Musk (ChatGPT), Google (Bard), Bidu (Ernie Bot). Le Hubot Sophia de Hanson Robotics tient la conversation, mais l’un d’eux pourrait animer un café-philo ? Ne sont-ils pas prêts ? Bien loin de ce qu’ils annonçaient dans les médias il y a peu ?
Cedric Villani: On imagine le développement de technologies s’incarnant dans des robots capables de penser comme nous, et finalement mieux que nous. Qui pourraient nous survivre, et nous remplacer. On craint le saut qualitatif que constituerait l’émergence d’une IA capable de s’améliorer elle-même, jusqu’à dépasser l’homme. On craint les possibles actions néfastes de robots dotés d’une autonomie dépassant le seul champ technique, et capables de prendre des décisions d’ordre éthique, alors même qu’ils seraient dépourvus de conscience éthique. Mais l’intelligence se réduit-elle à la capacité de produire des opérations intellectuelles, et à la maîtrise de procédures efficaces ? L’intelligence artificielle est d’ordre technologique. « Ça marche » (pour opérer certains gestes intellectuels, et conduire efficacement certaines actions) est-il le dernier mot en matière d’intelligence ? (IA ou bêtise humaine)
Le terme « intelligence » est-il à sa place ? René Zazzo propose de rayer du vocabulaire le terme « intelligence ». Signifiant trop, il ne signifie rien. Il est pluriel: il faudrait considérer une dizaine d’intelligences différentes (le QI, le QE, etc). Bien plus, l’intelligence réside dans le bon usage de ses capacités cognitives. Il faut les utiliser à bon escient, au bon moment et convenablement.
Descartes l’avait vu: ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien (Discours de la méthode, première partie). L’intelligence n’est pas une « chose » que chacun posséderait plus ou moins: par la biologie (conception élitiste), par l’expérience (conception constructiviste) ou par l’effort (conception perfectionniste).
Alain voit l’intelligence, comme une capacité de conscience critique, résultat d’une conquête de tous les jours. « Chacun est juste aussi intelligent qu’il veut ». Georges Brassens: « Entre nous soit dit, bonnes gens,/Pour reconnaître/Que l’on n’est pas intelligent,/Il faudrait l’être. ». (Ceux qui ne pensent pas comme nous)
Ce qui donne à penser que l’IA prend de plus en plus de place 27 Intelligence artificielle ARTµZ 7.5.2023
Voitures connectées, assistants vocaux, médecine prédictive: l’intelligence artificielle est déjà présente dans notre société. Le chatbot ChatGPT se veut un tournant dans l’évolution. Va-t-elle nous enrichir ou nous remplacer ? Pour en débattre, Nora Hamadi a reçu:
L’homme augmenté, la machine augmentée, le contrôle du monde
Étienne Klein s’intéresse à l’homme augmenté. C’est-à-dire qu’on garde les humains et qu’on multiplie leurs capacités par l’ajout de capteurs, d’intelligence artificielle, d’actionneurs puissants comme les exosquelettes pour porter de lourdes charges. L’IA ne pouvant pas acquérir une conscience de soi, ni même des autres, la conscience vivante (humaine ou animale) reste nécessaire. Il n’a pas peur de l’IA en elle-même, mais de notre capacité à nous en servir intelligemment. Luc Ferry est un chantre de l’homme augmenté, chacun sa petite puce électronique implantée, sans mesurer les conséquences sur la liberté.
Yann Le Cun, lauréat du prix Turing 2018, patron IA de Facebook parle de machines apprenantes et intelligentes. En leur ajoutant des capteurs, en particulier des caméras ultra-rapides, elles pourront appréhender le monde réel. Elles disposeront d’une liberté d’action, des sortes d’assistant amélioré. Mais la machine cumulant toutes les aptitudes d’un humain, ce n’est pas pour demain. Elles ne peuvent réaliser qu’un nombre limité de tâches. Intelligence, en anglais, ne désigne que la capacité à analyser des données et à traiter des informations (exemple : l’Intelligence Service est le service d’espionnage anglais). En français, sa signification est beaucoup plus vaste : capacité à argumenter, à créer des concepts, à élaborer une pensée critique, voire une imagination. Si vous parlez de prise de contrôle du monde par les machines, je crois que nous dramatisons ! Nous avons tendance à confondre intelligence et domination. L’IA se concentrera sur les objectifs que nous lui aurons assignés. Donc je l’affirme : n’ayons pas peur du Terminator.
Michel Serres. S’il s’agit d’une machine dans une usine, au sein d’une chaîne, c’est une machine comme une autre. Cela peut libérer de certaines tâches qui étaient désagréables. Les algorithmes sont anciens, par exemple les recettes de cuisine. Si vous voulez réussir la tarte tatin, il faut suivre la recette. En devenez-vous l’esclave ? Oui, si vous désirez vous délecter. Non car vous n’êtes pas tenu de faire, à longueur de journée, des tartes Tatin. En termes d’impact sur la société, nous avons des raisons d’être un peu plus inquiets. Les personnes très qualifiées vont pouvoir fabriquer et utiliser des robots. D’autres sauront les entretenir ou les utiliser dans les services à la personne. Mais la classe moyenne s’inquiète: les domaines dans lesquels elle travaille sont en passe d’être automatisés. Et il y a ceux qui, déjà avec les ordinateurs, n’arrivent pas vraiment à s’y adapter. Il y a une notion de dépassement. L’invention de l’écriture a créé un dépassement de l’homme. Vous n’avez pas lu l’ensemble de la Bibliothèque nationale, moi non plus. La mémoire de votre ordinateur est bien plus importante que la vôtre. Nous assistons à une accélération de ce dépassement, mais ce n’est pas une nouveauté. Nous sommes liés à de nombreuses technologies. La technologie nous dépasse presque toujours, mais elle nous aide. Si l’humanité doit disparaître, je pense que cela sera pour d’autres raisons que l’IA. Sans changement, sans transformation, toute entité est vouée à disparaitre. Il y a deux manières d’être sot, c’est de faire n’importe quoi ou de faire toujours la même chose. Une question est de savoir qui sera dépositaire de nos données. Ce que je trouve terrifiant, ce sont des robots que l’on rencontrerait dans la rue, qui auraient une forme humaine et que nous ne saurions pas reconnaître. Est-ce possible ? Je ne le sais pas. francetvinfo, mbadmb, lefigaro, philomag.com (Edgar Morin, pas eu le temps de voir)
Michel Onfray. On me reproche souvent d’être pessimiste. Je ne suis ni pessimiste ni optimiste, je suis tragique. Le tragique tente de voir le réel tel qu’il est. J’essaie de ne pas succomber à l’optimisme par exemple d’un Luc Ferry pour qui la multiplication des téléphones portables montre que le bonheur est dans le pré. L’augmentation du niveau de vie, la possibilité de vivre plus longtemps en bonne santé, il y a des progrès qu’il ne faudrait pas mépriser. On sait faire un Romanée-Conti artificiel à partir d’une spectrographie, une viande de bœuf artificielle, beaucoup d’objets artisanaux avec une imprimante 3D. Mais le transhumanisme, c’est un vrai danger de grand remplacement. Les grands des GAFAM veulent passer à la vraie âme matérielle, c’est un changement de paradigme et va vers un monde totalitaire, une civilisation totale qui fonctionnera sur l’ensemble de la planète avec d’immenses inégalités entre ceux qui auront accès et les autres. Un écueil est de ne pas renoncer à sa propre intelligence quand on utilise un outil avec IA, de ne pas lui déléguer notre propre intelligence. Michel Onfray va participer à une expérience avec un avatar de lui, qui aura ingurgité tous ses textes, pour voir à quoi il va être capable de répondre. On posera des questions à la machine, et en même temps à Michel Onfray en réel et on pourra comparer les réponses pour voir comment fonctionne l’intelligence Les menaces de l’IA, Sud Radio
Le vieux souhait de jouer à Dieu. Le Golem. Le risque d’apprenti-sorcier, de transgression
Nous sommes encore dans l’adolescence de l’humanité et nous voudrions chercher à nous échapper des exigences pesantes de notre condition, à prendre le temps de vitesse. La science commence à nous faire comprendre à quoi ressemble le monde, fait de vide et de vibration, mais nous ne sommes pas encore très loin, en particulier en ce qui concerne le monde immatériel : les phénomènes psychiques, transmission de pensée, vision à distance, les apparitions d’êtres surnaturels, les voyages vers l’au-delà. La technique commence à nous faire envisager les voyages extraplanétaires, les manipulations nucléaires et génétiques, l’informatique quantique, l’intelligence artificielle. Mais sommes-nous mûrs pour cela ? Visiblement non. Nous nous sommes découverts plein d’amis et d’ennemis à travers la planète avec lesquels nous jouons au plus fort, des efforts à somme négative, une perte d’énergie. La nature se charge déjà de nous rappeler qui est l’adulte et il va bien falloir rentrer dans le rang
Quand les philosophes débattent d’intelligence artificielle · iTPro.fr En résumé:
« Parmi toutes les variétés de l’intelligence découvertes jusqu’à présent, l’instinct est, de toutes, la plus intelligente. »
« Aimer ce qu’on ne verra jamais deux fois » (Alfred de Vigny)
Parmi les points du débat: