“Civilizations pass. Structures remain. A structural reading of worlds, systems and cycles.”
Débattu le 11 janvier 2020 à Crépy-en-Valois
(Jean-Marc Bélot, prospectiviste, mythologue)

Introduction
Comment entrer en matière ? L’idée, c’est qu’on est immergés dans la pensée occidentale, issue des philosophes des Lumières du XVIIIe siècle, et qu’on a fini par se convaincre que c’est la pensée unique, relayée à longueur de journée par les Média.
Mais on peut se regarder autrement, comme une tribu qui découvre qu’il y a d’autres tribus au-delà de sa clairière, qui ont construit d’autres systèmes de pensée. La mondialisation a cet effet qu’il est possible de rencontrer des systèmes de pensée complètement différents Premièrement, par les voyages de vacances en avion vers des pays lointains. Deuxièmement, par les migrants de plus en plus nombreux et de cultures de plus en plus étrangères.
Chacun a constitué son système de pensée de trois couches :
=====
Dans les deux situations où c’est flagrant, que vous alliez en vacances dans un pays lointain ou que vous ayez un contact avec un migrant récent, rapidement, vous comprenez que l’échange ne peut pas se faire sur vos seules bases. Il faut repartir de l’être humain et de son immédiate proximité. Et pour cela, nous allons faire appel à deux personnes qui ont rencontré ces situations :
L’apport de Claude Lévi-Strauss (1908-2009)
Son ouvrage « Tristes tropiques » est devenu un classique. Ce professeur de philosophie a rompu en 1935 avec les salles de classe pour aller se plonger parmi les peuples premiers du Brésil. Voulant comprendre comment fonctionne une société sans idéologie théorique, il est devenu spécialiste des peuples d’Amérique du Sud et des peuples riverains du Pacifique.
Deux épisodes de sa vie montrent la diversité des représentations :
Quelques extraits du livre « Anthropologie structurale » :
Voilà son analyse :
1 Tout part de l’individu. La représentation diffère pour chaque membre du groupe. C’est à cet étage « microsociologique » qu’on aperçoit la structure de pensée, tout comme la physique ne se comprend qu’au niveau de l’atome.
2 Les pensées se rejoignent. Il y a des constantes. Cela se remarque par exemple dans l’art, qui est privilégié pour montrer sa pensée :
3 L’échange. Dans toute société, la communication s’opère au moins à trois niveaux :
La diversité des systèmes de parenté est pratiquement illimitée: patrilinéaire ou matrilinéaire, mariages dualistes, systèmes encore plus complexes avec des villages parfois divisés en huit zones avec parfois interdit, parfois obligation de mariage, ou des cas intermédiaires.
Chez les Sherenté du Brésil, l’oncle maternel de la fiancée organise l’enlèvement du fiancé, oblige un beau-frère à remplacer le mari s’il meurt, venge sa nièce en cas de viol. Il joue un rôle de protecteur de sa nièce et de commandeur du mari et de ses frères.
Dans l’aire européenne, l’échange est devenu généralisé. La densité et la fluidité de la population suffisent. La simplicité est permise par la multiplicité d’individus. Le progrès a tenu à l’aptitude à établir des échanges avec d’autres cultures, mais au risque de conduire à l’effacement de la diversité. Cela explique que certaines cultures préfèrent rester sourdes aux valeurs de l’autre : la diversité plutôt que l’unification.
4 La société de proximité. Elle explique l’univers par la perception intuitive, à partir de visions de personnes du village, qu’on appelle la pensée sauvage. Ces visions sont acceptées ou rejetées pour enrichir l’explication collective. L’essentiel est qu’elles s’articulent sous forme de totalité. C’est l’attitude du groupe de proximité qui détermine l’acceptation ou non de nouveaux éléments. Qu’un dieu ou un animal totem ait réellement créé telle rivière ou tel végétal importe peu. Le vrai sens réside dans la façon d’organiser logiquement le monde.
La guérison consiste à rendre pensable la situation en termes affectifs. Que la mythologie du chaman ne corresponde pas à une réalité objective n’a pas d’importance : le malade y croit et est membre d’une société qui y croit. Cela se rapproche des thérapeutiques psychologiques comme la psychanalyse. Cela nous donne une passerelle avec notre second témoin.
L’apport de Tobie Nathan
Juif d’origine italienne né en 1948, expulsé d’Egypte en 1957, son bagage l’a sensibilisé à la diversité des conceptions du monde. Il a mis au point des séances « en famille », où le patient vient s’exprimer selon ses repères et au milieu de personnes de son origine. Il peut ainsi décrire ce qui trouble son univers avec ses mots, selon ses concepts, ce qui ouvre la voie à la compréhension du problème et à des solutions envisageables.
Il prend conscience de l’importance de la croyance collective, enfant, par la fête de Pessa’h, la Pâque juive, qui commémore la sortie d’Egypte. Famille réunie, vaisselle spécifique, chants religieux, haggadah, tout aboutissait à un système collectif. « Mais, Maman, si Dieu nous a fait sortir du pays d’Egypte, pourquoi y habitons-nous ? Et pourquoi y sommes-nous si heureux ? ». Arrivé dans une classe de Gennevilliers, il entend l’instituteur se moquer de cette fête et tous les élèves l’imiter, prenant conscience qu’il y a plusieurs vérités selon le contexte.
Il découvre l’univers des guérisseurs à l’île de la Réunion. Il en consulte un : « Je t’attends depuis longtemps. Entre là-dedans ! » dit-il en désignant une case de branchages. « Tu en sortiras lorsque tu pourras réciter une prière de ton enfance ». Une vingtaine de minutes de transpiration dans la chaleur, et puis il put sortir, s’étant souvenu de sa prière, guéri.
Une guérisseuse créole déclenchait des transes en jetant du sel, en faisant absorber de l’eau par les narines, en brutalisant les esprits réfugiés dans le malade : « Qui es-tu, esprit malbar, esprit tamoul, mort dérangé ? ». Parfois il fallait trois ou quatre gaillards pour maintenir le malheureux, en transe. Un jour, elle proposa à Tobie Nathan : « Eh bien, professeur… Saurez-vous faire sortir la bébête ? Ou bien avez-vous trop peur quand ça bouge ? ».
1985 : Prudence, jeune camerounaise restait dans un état prostré. Au fil des séances, il finit par l’apaiser en posant les mains sur les siennes. Un jour, elle ouvrit les yeux et une grosse voix d’homme sortit « Qui es-tu, toi ? ». Tobie répondit : « C’est à toi de dire qui tu es, toi qui es venu sans être invité ». « Mais je suis son père. Je m’occupe d’elle de là où je suis. Je veux voir mes enfants ». La famille vivait au Cameroun. Deux mois plus tard, tous vinrent assister. A peine le psychologue eut-il posé les mains que la voix tonna ! « Ils sont venus… A la bonne heure ! ». Le père se mit à dévider ses recommandations. L’aîné, Pasteur, devait s’occuper de secondes funérailles où tout le monde viendrait pour installer le mort dans le monde des morts. La marchande de la famille, Amandine, au lieu de cacher son argent sous son lit, devait aider les autres. Et il s’en prit au praticien : « Et toi là, pourquoi écoutes-tu nos histoires de famille, toi qui n’es même pas noir ? ». « Il y a des gens, vois-tu, qui sont blancs dehors et noirs dedans ». Puis la voix partit vraiment. La patiente était guérie.
2000 : Un guérisseur mossi n’avait jamais pensé être guérisseur, c’est son cousin qui était détenteur de « la chose », une forme d’environ 1 m de haut, couverte de plumes. Revenant de France, il trouva son cousin mort et les Anciens interprétèrent sa découverte comme le signe qu’il devait le remplacer. Il prit la fuite, mais rien ne lui réussissait. Il finit par tomber gravement malade et dut faire retour au village. Sa maladie disparut aussitôt. Il n’avait pas appris à être guérisseur. Le fétiche se chargeait de tout. Il devait juste le nourrir en posant une poule vivante à son sommet. Elle en absorbait la substance. Des coquillages, les cauris, lui servaient de monnaie pour pénétrer dans le monde invisible et prédire l’avenir.
Tout le monde n’a pas une pensée occidentale. L’ethnopsychiatrie permet au patient de s’exprimer dans son univers familial et culturel. Cela rompt avec une tradition qui place d’un côté le médecin et de l’autre « tout le reste ». La clinique des migrants a enseigné aux soignants que « les Français », appartiennent tout autant à des groupes traversés par des forces sociales et d’intenses relations avec des non-humains, avec des « choses »
2017 : les jeunes islamistes radicaux. Etre radical, c’est prendre les choses par la racine. Pour Marx c’était l’homme. Pour le croyant, c’est Allah. Les forces à l’œuvre sont, non pas les religions, mais les dieux. La loi de 1905 prenait acte de la faillite des religions à maîtriser leurs dieux. Ce qui s’oppose à la laïcité n’est pas la religion, mais l’incontrôlable violence de la représentation que les personnes se font des dieux et qui les agite. Ces forces exercent de véritables rapts d’âmes. Cela impose d’aller sur le terrain de l’intelligence des forces, de prendre au sérieux le statut de prosélyte d’une divinité qui veut s’emparer des consciences.
La réalité est le déracinement. Pour les personnes déracinées, ni nées dans leur pays d’origine, ni vivant dans leur milieu d’origine, la fragilité est caractérisée par un double déficit :
Les penseurs du djihad ont repéré cette fragilité. Abou Moussab al-Souri, dans Appel à la résistance islamique mondiale, théorise la « capture d’âmes » de jeunes en défaut d’intégration et en révolte, pour des actions de déstabilisation. L’idéologie est prioritaire car c’est tellement facile face à une pensée occidentale qui se croit unique. Les populations sensibles ne sont pas seulement de jeunes déracinés d’origine musulmane, mais des enfants de toutes origines y compris chrétiens, juifs, métis, issus de familles désaffiliées. Ils perçoivent l’appel islamiste comme une invitation personnelle à une réaffiliation.
De fait, on trouve ce type de retour dans la plupart des religions, des re-nés, born again, évangélistes, hébreux du retour qui font téchouva. Une âme errante n’erre pas longtemps. Tous sont à l’affût de ce qui se présentera un jour, mandataire d’une force, d’un « dieu » qui viendra lui déclarer : « ton âme m’intéresse ».
Un jeune d’une famille tchèque déracinée tenta de résoudre son problème d’affiliation dans un groupe d’acrobaties urbaines et d’escalades d’immeubles. Il ne put pas suivre longtemps. Alors ce fut un groupe fonctionnant au cannabis, ce qui conduisit à sa prise en charge psychiatrique. Son déclassement de personne hors du commun à celui d’assisté fit qu’il entama une conversion à l’islam radical, fasciné par ce nouvel élitisme. Le déficit d’appartenance se conjugue avec le besoin d’une pensée plus élevée.
L’initiation traditionnelle affiliait vigoureusement le jeune par des rites, comportant une frayeur ou une violence physique, qui renforçaient son appartenance. La plongée dans l’eau du baptême à trois reprises symbolisait une mort et une résurrection à une nature purifiée. A lire les Evangiles, Jésus était avant tout un guérisseur, rendant la vue aux aveugles, la marche aux paralytiques, débarrassant les égarés de démons. Le malade, guéri par sa foi, déclenche la foi d’autres de son entourage. On revient aux guérisseurs de Claude Lévi-Strauss. La boucle étant bouclée, venons-en à la question ?
La question
Les penseurs à vocation universelle, depuis la Grèce ancienne et surtout depuis le siècle des Lumières, véhiculent une « philosophie globale ». Or elle ne pénètre que dans une certaine proportion. Même les plus accessibles des philosophes modernes comme Michel Onfray ou Luc Ferry incluent une forte dose de leur cadre de proximité.
Edgar Morin lui-même a défini sa façon de penser comme « co-construite » à partir de la collaboration entre le monde extérieur et son esprit.
L’être humain fonctionne surtout par interprétation individuelle à partir de son cadre de proximité. Les média, les contacts montrent que cette « philosophie locale » semble l’emporter actuellement.
Alors la philosophie est-elle globale, locale, glocale ?
Qui veut « s’extraire de sa tribu » pour démarrer le débat ?
Pour relancer le débat :
Blaise Pascal :
Rémy de Gourmont: “La vérité triomphe toujours, puisque c’est la vérité du vainqueur.”
Virginia Woolf : “Je préfère, quand la vérité est importante, l’écrire sous forme de fiction”
Marie de Gournay : “Et si les hommes se vantent, que Jesus-Christ soit né de leur sexe, on répond (…) Judith (qui repoussa les Assyriens) mérite place en ce lieu. Comme aussi le semble estre celuy de la Pucelle d’Orleans (…). Car vu les exemples, l’égalité des grâces et faveurs de Dieu vers les deux espèces ou sexes est prouvée.”
Montaigne :
Edgar Morin a défini sa pensée comme co-construite par la collaboration entre le monde et son esprit.
Michel Onfray :
Luc Ferry :